Mondialisation.ca
Par Peter Symonds
Le 5 novembre 2007
La décision sans précédent de l’administration Bush d’accuser le CGRI iranien (Corps des gardes révolutionnaires islamiques) d’être un agent de prolifération d’armes et sa force al-Quds d’être un
« soutien du terrorisme » a exacerbé les tensions avec Téhéran et sapé les efforts des pays européens en vue de négociations, créant les conditions d’une attaque américaine contre
l’Iran.
Bien que la Maison-Blanche prétende toujours chercher une solution diplomatique à l’actuelle confrontation, une suite d’articles de presse, constatant la nature de plus en plus belliqueuse du ton
employé par Washington, ont averti de ce que les Etats-Unis semblaient s’être décidés à une action militaire contre l’Iran.
Dans un commentaire publié jeudi dernier, le Financial Times britannique déclarait « la Maison-Blanche semble vouloir, une fois de plus
et à tout prix, passer pour moins intelligente devant le jugement de l’opinion publique et peut-être aussi vouloir faire un mauvais calcul stratégique qui pourrait faire ressembler la guerre en
Irak à un intermezzo ».
Le chroniqueur du Financial Times, Philip Stevens notait : « Si M. Bush a l’intention d’agir, il faut qu’il se dépêche. Le moment
propice d’une attaque, comme le veut la sagesse conventionnelle, sera passé l’année prochaine. Même ce président-là ne pourra pas entraîner la nation dans une autre guerre de son choix une fois
la campagne électorale de 2008 commencée. Ce compte à rebours coïncide avec l’affermissement, à Washington et dans une ou deux capitales européennes, de la conception que la diplomatie de la
coercition n’a rien fait pour ébranler la résolution de l’Iran à se donner les moyens de produire une bombe. »
Les affirmations répétées de Washington selon lesquelles l’Iran aurait un programme de production de l’arme nucléaire furent contredites par le chef
de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) Mohamed ElBaradei dans un commentaire fait dimanche à CNN. On lui avait demandé s’il avait une preuve quelconque que l’Iran cherchait à
produire une bombe atomique. ElBaradei déclara : « Je n’ai reçu aucune information sur un programme d’arme nucléaire concret réalisé à ce moment précis. » Après avoir remarqué que
l’AIEA cherchait à clarifier des questions non encore élucidées, il insista à nouveau : « Avons-nous vu l’Iran posséder le matériel pouvant être immédiatement utilisé pour produire une
arme ? Non. Avons-nous vu un programme actif de transformation en une arme ? Non. »
Craignant de toute évidence que l’administration Bush n’entende fabriquer un prétexte pour une guerre, ElBaradei ajouta : « J’ai de grandes
inquiétudes pour ce qui est d’une confrontation, du fait qu’on organise une confrontation, parce que cela conduirait absolument à un désastre. Je ne vois pas de solution militaire. La seule
solution durable est à travers des négociations et des inspections… Ma crainte est que si nous continuons l’escalade des deux côtés, nous finirons dans un précipice, nous irons finalement dans
l’abîme. »
Parlant à la station de radio australienne ABC ce matin, il a dit aussi : « J’espère que nous allons arrêter de gonfler et de déformer la
question iranienne » parce que cela pourrait conduire à un « embrasement de proportions majeures… non seulement au niveau régional, mais encore au niveau de la planète ».
Un net signe que l’administration Bush n’a aucun intérêt à une résolution pacifique de l’affrontement avec l’Iran fut son hostilité à un accord passé
au mois d’août entre l’AIEA et Téhéran pour répondre systématiquement aux questions non résolues sur le programme nucléaire iranien. D’un côté, la Maison-Blanche insiste pour que l’Iran ferme ses
usines d’enrichissement d’uranium comme préalable à toute négociation, se réclamant de questions non résolues quant à ses activités nucléaires passées. De l’autre, lorsqu’un processus a été
établi pour répondre à ces questions, les Etats-Unis réprimandent ElBaradei, lui reprochant d’outrepasser ses pouvoirs.
Un article paru dans le Sunday Times britannique et intitulé « Bush va-t-il vraiment bombarder l’Iran ? » remarquait que
l’aviation américaine avait fait une demande de financement au Congrès pour un « besoin opérationnel urgent de la part du commandement militaire sur le terrain » de 88 millions de
dollars afin d’équiper des bombardiers « B2 Stealth » d’une bombe de plus de 6 tonnes connue sous le nom de MOP (Massive ordinance penetrator). Cette bombe est un « casseur de
bunker » sophistiqué, destiné à détruire des cibles se trouvant à une grande profondeur sous la terre. Il n’y a pas de sites en Irak ou en Afghanistan qui justifierait la commande
« urgente » d’une telle bombe. La cible évidente sont les sites nucléaires iraniens, en particulier l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, située dans une énorme caverne
souterraine.
Le Sunday Times répéta les commentaires de Bush il y a une semaine mettant en garde contre les dangers d’une troisième guerre mondiale
si l’Iran arrivait « à savoir comment fabriquer une arme nucléaire ». Comme l’observait l’article : « Ceux qui observent l’Iran ont relevé avec intérêt l’utilisation du mot
"savoir". Il semble que Bush ait résolu d’agir bien avant que les mullahs n’arrivent même à envisager la production d’une véritable bombe… Une source de haut rang du Pentagone qui se souvient des
roulements de tambours d’avant l’invasion de l’Irak, pense que Bush prépare une action militaire avant de quitter ses fonctions en janvier 2009. "C’est pour de bon maintenant. Je pense qu’il
signale qu’il va le faire", dit cette source. »
L’article écarte l’argument que les Etats-Unis étaient simplement en train de proférer des menaces sans conséquence et destinées à obtenir des concessions de la part de l’Iran, et conclut ainsi : « L’explication la plus convaincante de ces bruits de guerre est que Bush a pris une ligne d’action pouvant conduire à la guerre, mais il y a de nombreuses étapes, y compris l’imposition de sanctions plus sévères, avant qu’il ne conclue qu’une attaque militaire de l’Iran en vaille le risque….Si la diplomatie nucléaire peut arrêter les mullahs, tant mieux. Si elle ne le peut pas, Bush peut décider de lancer une attaque comme un des actes finaux de sa présidence ».
Des préparatifs de guerre bien avancés
Une des indications les plus effrayantes que l’administration Bush prépare de longue date une guerre contre l’Iran est venue de deux ex-initiés de
l’administration, Flynt Leverett et Hillary Mann, qui travaillèrent en tant que spécialistes du Moyen-Orient au Conseil national de sécurité. Dans une longue interview publiée la semaine dernière
dans le magazine Esquire, Leverett et Mann ont non seulement souligné le danger d’une attaque immédiate, mais ont fait encore remarquer que l’administration Bush n’avait jamais voulu
sérieusement négocier avec Téhéran. Etant donné que ces deux personnes sont politiquement des conservateurs et acceptent l’affirmation sans fondement de l’existence d’un programme iranien d’arme
nucléaire et de soutien des milices antiaméricaines en Irak, leurs commentaires en disent long.
Esquire explique : « Ils ont quitté la Maison-Blanche, car ils étaient devenus de plus en plus inquiets,
l’administration Bush non seulement se dirigeait tout droit vers une guerre avec l’Iran, mais elle poursuivait ce cours depuis des années. C’est ce que les gens ne réalisaient pas. C’était
exactement comme pour l’Irak ; la Maison-Blanche avait alors montré un tel zèle pour la guerre qu’elle ne pouvait cacher son impatience à voir les inspecteurs de l’ONU quitter le pays. Il y
eut beaucoup de pas franchis de façon persistante et ils conduisaient tous dans la même direction. Et à présent la situation est pire. On se rapproche de plus en plus de la guerre. »
Leverett a dit au magazine : « L’aile dure renforce sa pression sur le Département d’Etat. Foncièrement ils disent : "Vous avez essayé
depuis plus d’un an maintenant de trouver le contact avec l’Iran et qu’est ce que vous avez obtenu ? Ils continuent de construire des centrifugeuses [pour enrichir l’uranium], ils envoient
ces IED [dispositifs explosifs de circonstance] en Irak qui tuent des soldats américains, la situation politique intérieure est devenue plus répressive en ce qui concerne les droits de l’Homme -
qu’avez-vous à faire valoir comme succès de votre stratégie du contact ?"»
Selon Leverett et Mann un échec à obtenir de nouvelles sanctions par l’ONU plus une poursuite de l’enrichissement d’uranium et une
« ingérence » iranienne en Irak, déclencheraient une réaction militaire de la part de la Maison-Blanche. « Si tous ces éléments sont réunis, disons dans la première moitié de 2008,
que va faire le président ? Je pense que le risque qu’il décide d’ordonner une attaque des équipements nucléaires iraniens et probablement une attaque de plus grande envergure, est très
réel » dit Leverett.
« Si l’Irak est un désastre, une attaque de l’Iran pourrait, elle, précipiter l’Amérique dans une guerre avec l’ensemble du monde
musulman » ajouta Mann. En tant que responsable de haut niveau du Conseil national de sécurité, elle a pris part, à la suite des attentats du 11-Septembre, à des discussions secrètes avec
des diplomates iraniens. Bien qu’on ait déjà parlé de ces négociations dans la presse, Mann est le premier responsable à confirmer que des discussions régulières ouvrant la perspective d’un
relâchement des tensions entre les Etats-Unis et le régime iranien, à la tête duquel se trouvait alors le président « modéré » Mohammed Khatami, ont eu lieu entre 2001 et 2003.
Mann faisait partie d’une équipe de responsables américains ayant rencontré des diplomates iraniens en 2001 afin de discuter sur quelle base Téhéran coopérerait à l’intervention américaine en Afghanistan. L’Iran accepta de porter assistance à tout avion américain abattu sur son territoire, pour permettre aux Etats-Unis d’acheminer des vivres par l’Iran et aussi de réfréner les éléments antiaméricains en Iran, comme le chef de milice Gulbuddin Hekmatyar. Pendant la campagne de bombardement américaine, un responsable des services secrets iraniens indiquait des cibles à l’aviation américaine. Après la chute des talibans, l’Iran aida les Etats-Unis à installer le gouvernement fantoche dirigé par le président Karzaï.
Loin d’offrir en retour un relâchement des tensions, l’administration Bush bloqua toute négociation avec l’Iran et son allié syrien. Stephen Hadley, qui était alors vice-conseiller national pour
la Sécurité, rédigea un bref mémoire à la fin de 2001 dans le but de définir tout contact. Ce mémoire fut connu sous le nom de Directives Hadley. Elles sont décrites comme suit dans
Esquire: « Si un Etat comme la Syrie ou l’Iran offre une assistance spécifique, nous l’accepterons sans offrir quoi que ce soit en échange. Nous l’accepterons sans conditions
ni promesses. Nous ne nous en servirons pas comme point de départ pour autre chose. »
La réponse de Bush à l’aide fournie par l’Iran fut de dénoncer celui-ci, avec l’Irak et la Corée du Nord, comme une partie de « l’Axe du
mal » dans son discours sur l’état de l’Union en 2002. Comme l’explique Mann, le discours avait profondément choqué Téhéran qui avait néanmoins poursuivi, pendant un an encore, les
discussions mensuelles. Bien que cela ne soit pas rapporté dans l’article d’Esquire, le régime iranien a fourni de l’aide à l’armée américaine au cours de son invasion criminelle de
l’Irak en 2003.
Un an après le début de l’invasion de l’Irak, Téhéran avait offert aux Etats-Unis, via l’ambassadeur de Suisse, des négociations pour une résolution
définitive de tous les problèmes existant entre les deux pays. Un mémoire fut envoyé par fax comprenant des propositions sur toutes les questions régulièrement évoquées par la Maison-Blanche
comme raisons pour traiter l’Etat iranien en paria : ce mémoire contenait des offres d’« action décisive » contre tous les terroristes en Iran, de mettre fin au soutien des
organisations palestiniennes Hamas et Djihad islamique, de cessation des programmes nucléaires et d’accord en vue d’une reconnaissance d’Israël.
L’administration Bush écarta cependant d’emblée l’offre iranienne. Un mémoire rédigé par Mann et conseillant l’envoi d’une réponse rapide et positive
par les Etats-Unis fut bloqué. Condoleezza Rice, alors conseillère de la Maison-Blanche pour la Sécurité nationale, nia par la suite avoir même eu connaissance du mémoire iranien. Le secrétaire
d’Etat de l’époque, Colin Powell, loua Mann en privé pour son mémoire, mais lui dit : « Je n’ai pas pu le voir à la Maison-Blanche. » On a réagi par la censure et la menace aux
tentatives de Leverett et Mann de rendre l’offre iranienne publique après avoir quitté leurs emplois.
Le refus catégorique de l’administration Bush d’approuver des négociations avec l’Iran donne certes du poids aux avertissements de Leverett et Mann
sur les dangers d’une nouvelle guerre américaine avec l’Iran. Mais bien qu’ils considèrent une telle attaque comme de la folie, ces deux anciens responsables du gouvernement Bush ne peuvent pas
expliquer pourquoi la Maison-Blanche est résolue à poursuivre une telle ligne d’action. Comme pour les occupations de l’Irak et de l’Afghanistan, les Etats-Unis cherchent à imposer leur
domination absolue sur les régions riches en énergie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. L’Iran qui, avec ses énormes réserves de pétrole et de gaz, se trouve dans une position stratégique,
est une cible évidente pour ces plans irresponsables.
Article original en anglais, WSWS, publié le 29 octobre 2007.
Copyright WSWS.
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